Genèse du projet 2012 du PS pour l’Éducation – José Tovar

De l’appel de la Ligue de l’Enseignement en 2000 (« L’école que nous voulons ») à « l’appel de Bobigny » en octobre 2010.

Considérations sur les effets pervers de l’idéologie du consensus en matière d’éducation : Éduquer et/ou Instruire ?

Suite au désastre de la politique Jospin/Allègre dans le secteur de l’éducation et au désarroi qu’elle provoque au sein de la gauche [1], la Ligue de l’Enseignement lance en 2000 une réflexion nationale sur le thème de « L’école que nous voulons ». Dans les attendus du projet, on lit : « L’école, en trop d’endroits, est menacée de disqualification, d’implosion ou d’explosion. La Ligue de l’Enseignement, comme d’autres organisations sociales et éducatives, ne s’y résigne pas… Il est urgent de lui redonner sens , par sa transformation et sa refondation ».

Cette réflexion aboutit, le 12 Juin 2005 à l’adoption d’un projet intitulé : « Refonder l’École, pour qu’elle soit celle de tous ». C’était là le point de départ d’un processus (qui continue aujourd’hui) destiné à élaborer un nouveau projet éducatif s’appuyant sur l’expérience de terrain des associations laïques d’éducation populaire « valorisant les pratiques de celles et ceux qui, dans l’école d’aujourd’hui, inventent celle de demain ».

1. Un projet pour reconstruire le consensus

Ce projet s’articule alors autour de quelques idées force, qui semblent faire consensus entre la Ligue de l’Enseignement et les grandes associations historiquement représentatives du milieu éducatif :

  • La co-éducation, thème cher à la FCPE, que la Ligue préfère désigner par « l’Éducation partagée », désigne la relation entre l’école et la famille d’une part, et l’ensemble des activités et des acteurs éducatifs qui mobilisent les jeunes au-delà du temps scolaire ou familial d’autre part. La Ligue estime que « L’action scolaire pourrait avoir son rendement intensifié si elle s’intégrait consciemment et méthodiquement dans l’univers des actions culturelles exercées par les autres moyens de diffusion » (p. 47) ; et ajoute : « la fonction propre de l’action scolaire et le choix des contenus enseignés doivent être repensés par référence aux institutions de diffusion complémentaires et concurrentes ».
  • Le socle commun, ou « noyau fondamental de savoirs, de compétences et connaissances, véritable boîte à outils, définie comme culture commune de référence et assise indispensable à tout perfectionnement » (p. 54).
  • L’exercice de la démocratie : « l’école se doit d’éduquer à la démocratie, dans son enseignement, ses pratiques et son fonctionnement » (p. 64) Le projet insiste fortement, dans ce cadre, sur l’intérêt de la « dynamique du projet » (projet pédagogique ; projet d’école ou d’établissement ; projet éducatif local ou territorial), ce qui entraine la nécessité du contrat, engagement réciproquenégocié entre les partenaires du projet et les institutions ou collectivités attributrices de moyens humains ou financiers.
  • L’autonomie et la contractualisation des établissements, destinée à « donner de la souplesse et accentuer les marges de manœuvre pour une plus grande efficacité de l’action pédagogique » (p. 68)
  • Enfin, sans surprise, l’accent est mis fortement sur le respect de la laïcité.

L’identité de vues entre ces axes qui structurent le projet de la Ligue de l’Enseignement et le contenu de la « loi d’orientation pour l’avenir de l’école » dite loi Fillon, du nom de son promoteur alors ministre de l’Éducation, votée en 2005, est frappante. On ne prendra ici que deux exemples parmi les plus significatifs :

En premier lieu et fondamentalement sur la notion de « socle commun ». La loi Fillon la définit comme « un ensemble de connaissances et de compétences qu’il est indispensable de maîtriser pour poursuivre et réussir sa scolarité, conduire sa vie personnelle et professionnelle et sa vie de citoyen ». La définition qu’en donne la Ligue est celle d’un « noyau fondamental de savoirs, compétences et connaissances, véritable boîte à outils , définie comme culture commune de référence et assise indispensable à tout perfectionnement ». Cette notion est en fait directement reprise des travaux de la commission européenne en matière d’objectifs pour la construction de la « société de la connaissance » telle que définie par le programme de Lisbonne adopté en mars 2000 [2], et de la proposition phare émise par le rapport Thélot en 2003. Il est de notoriété publique que des chercheurs comme F. Dubet ou C. Lelièvre, proches du PS, ou Luc Ferry, ex-ministre UMP de l’Éducation nationale en 2002 mais surtout président du Conseil national des programmes de 1994 à 2002 [3], ont été les principaux artisans de l’introduction de cette notion dans le rapport.

En fait, comme le souligne le chercheur P. Clément [4] dans une communication, « les débats sur le socle durant toutes ces années [5], ont contribué à forger, chez les acteurs ayant participé au « Groupe des 14 [6] », une perception dichotomique d’un champ éducatif partagé entre les « réformateurs » partisans du changement et les « conservateurs » faisant tout pour bloquer une quelconque évolution (essentiellement représentés par le SNES et le SNALC). Pour cette coalition réformatrice l’évidence s’impose : la situation est bloquée et si la configuration actuelle des rapports de force et la manière de poser les termes du débat éducatif ne changent pas c’est la promesse d’une nouvelle impasse. Dès lors, l’appel à « l’international » va constituer une stratégie – parmi d’autres – pour des acteurs qui se perçoivent comme dominés sur le plan « national ».  » Comme on le voit, ce consensus n’est pas conjoncturel, et repose bien sur une convergence idéologique qui transcende largement le clivage entre gauche et droite, pourtant particulièrement vif dans le milieu enseignant.

On ne peut pas ne pas remarquer que le gouvernement actuel, avec le ministre Châtel, conçoit aujourd’hui le socle commun comme la base du processus de restructuration du système éducatif entre d’un coté le « bloc » école élémentaire-collège, c’est-à-dire celui de la scolarité obligatoire [7] destiné à des élèves qui cesseront au niveau de la classe de troisième leurs études générales pour entrer directement dans une des modalités d’apprentissage d’un métier (y compris le bac pro en 3 ans), et de l’autre un ensemble Lycée/ Enseignement supérieur permettant de satisfaire les objectifs fixés au niveau européen de 50% de la main d’œuvre formée au niveau licence pour répondre à l’ambition de construire à cette échelle « l’économie de la connaissance la plus performante ». C’est dans cette perspective que se met en place aujourd’hui la réforme des lycées qui prévoit notamment une réduction très importante des heures d’atelier en pratiques professionnalisantes pour les enseignements de la voie technologique au bénéfice d’une formation plus théorique et conceptuelle.

On pourrait faire la même démonstration en ce qui concerne les autres axes cités ci-dessus : la question de l’autonomie des établissements, par exemple, est un thème rabâché depuis longtemps par les penseurs de la droite, qui y voient « un moyen d’améliorer l’efficacité et la qualité du pilotage du système éducatif » « base de ladémarche de contractualisation… permettant d’associer les collectivités territoriales à la démarche de contrat d’objectifs… d’où le rôle essentiel du projet d’école ou d’établissement », « outil de pilotage de proximité au service de la réussite de tous les élèves » [8] Comme on le voit, tout l’essentiel est là. La convergence idéologique et politique est manifeste.

2. Le rôle de la nébuleuse associative de « l’Éduc. Pop’ »

À partir de ce moment se développe un travail intense au sein de diverses associations pédagogiques et d’éducation populaire sur différents aspects du projet pour lui donner un contenu plus substantiel. Ce travail se concrétisera notamment au travers de multiples initiatives publiques mettant en jeu de nombreux chercheurs en sciences de l’éducation. Quelques exemples significatifs :

  • L’appel de la Ligue de l’Enseignement à créer partout des « Maisons des savoirs et de la formation » (nov. 2010).
  • Le club A. Savary pour une redéfinition du socle commun… et « pour le principe d’un établissement unique du socle commun organisé sur une base territoriale et intégrant le collège, les écoles de sa circonscription et autres acteurs sur le territoire éducatif concerné ( associations, coll territoriales …) » : On croirait lire un extrait du rapport du HCE [9]
  • L’association « Éducation et Devenir », à l’origine de deux initiatives :
    • 1. Des « Assises Nationales pour une autre Éducation » (sous l’égide du Conseil Régional, à Marseille du 5 au 8 juillet 2011). Ces assises se veulent un lieu de rencontre pour l’ensemble des acteurs qui ont de l’ambition pour l’éducation, clé du développement : « Pratiques de terrain, démarches pédagogiques et stratégies éducatives se croiseront avec les apports de chercheurs ». Sont pressentis : Choukri BEN AYED (Université de Limoges), Bernard CHARLOT (Université Paris 8), Yves CLOT (Chaire de psychologie du travail, CNAM, Paris) ; GFEN) ; Antoine PROST (Centre d’histoire sociale du XXe siècle [CHS], CNRS, Jean-Yves ROCHEX (Université Paris 8)…
    • 2. Ces assises auront été précédées par les « 4èmes rencontres sur l’accompagnement (scolaire) : L’Aide : comment faire pour qu’ils s’en passent ? ». Le débat prenant appui cette fois sur la question centrale : « Prendre pouvoir sur l’écrit » (St Denis ; 2/3 avril 2011 ). Elles auront été également précédées des « 3èmes rencontres », tenues à Paris le 29 janvier 2011 (… Rennes !) sur le thème : « Dès la maternelle, relever le défi de la culture commune pour tous dans les apprentissages » avec, parmi les principaux intervenants : S. Bonnéry.

Remarque : La même association est à l’origine d’une déclaration d’un de ses principaux animateurs, J.-Y. Langanay, en date du 3/11/2010 intitulée « À propos de deux appels pour la démocratisation de l’école : l’appel de Bobigny, et l’appel de 50 chercheurs » lancé par le GRDS, qu’elle a relayés dans ses publications. Cette déclaration a pour fonction de mettre l’accent sur les conditions nécessaires au débat qu’elle juge indispensable, mais indique que « forts de notre expérience et en accord avec les valeurs que l’association a toujours défendues, nous estimons que ce débat doit se donner des buts précis et respecter un certain nombre de conditions » : à l’énoncé de ces conditions, on comprend rapidement que la problématique énoncée par l’appel des 50 entre en contradiction avec les principes posés par l’appel de Bobigny, qu’elle soutient.

Autres associations actives sur le champ de l’éducation :

  • Un « collectif » nommé « Changer de cap » qui, dans une approche psychosociale de l’éducation, propose « dix transformations pour changer l’école … qui seraient les vecteurs d’une authentique culture commune dont le Socle de connaissances et de compétences de la Loi d’orientation de 2005 (Loi Fillon) marque un progrès mais s’inscrit de façon trop limitée dans le champ de l’éducation psychosociale [10]. »
  • L’association « RECIT » qui « s’intéresse depuis sa création à l’éducation tout au long de la vie, que ce soit à l’école ou à travers les médias, la vie sociale, l’action politique ou la vie associative », et milite pour que la primauté soit donnée en toutes circonstances aux initiatives locales dans le cadre d’une autonomisation croissante des établissements scolaires.
  • L’APFEE (association pour favoriser l’égalité des chances à l’école) : l’APFEE a organisé notamment, en novembre 2009, à l’École Normale Supérieure de Lyon, son 6ème colloque scientifique sur le thème “À quelles conditions l’accompagnement à la scolarité est-il efficace en termes de réussite scolaire ?”. Animé notamment par le chercheur J. Chauveau, il a conclu que« l’accompagnement n’est efficace que si les enseignants s’y impliquent ».
  • Et le « Réseau des villes éducatrices », créé par des responsables de la Ligue de l’enseignement et de plusieurs maires PS, qui a pris l’initiative des « Assises nationales de l’éducation » qui se sont tenues en juin 2009 à l’hôtel de ville de Paris sur le thème « Comment lutter contre les inégalités sociales et territoriales dans l’accès au savoir ? » Parmi les conclusions, la nécessité d’ « Une charte de qualité pour l’accueil de la petite enfance ». C’est assurément un chantier auquel veulent contribuer les participants à l’atelier “Petite enfance de 0 à 6 ans, les missions du service public”. Autres objectifs travaillés : « Faire progresser la co-éducation et la défense du service public », ainsi que « faire une place pour des projets éducatifs locaux ».
  • Ce réseau est également à l’initiative de « l’appel de Bobigny » (novembre 2010) qui en est en quelque sorte l’aboutissement au plan institutionnel. Il s’articule autour de « 5 priorités et 18 propositions » : On y retrouve les notions de« Projet éducatif global articulant éducation formelle, informelle et non formelle… dans un processus de formation tout au long de la vie » et s’appuyant sur « la coéducation, la coopération éducative de tous les acteurs », le tout« garantissant à tous les jeunes, à l’issue de la scolarité au collège, la maîtrise évaluée des éléments ( connaissances, compétences, savoir être et savoir faire) indispensables à l’accès et la réussite dans les enseignements diversifiés du lycée… » (formulation évitant de citer la notion de socle commun de manière trop explicite, et de nature à satisfaire la FSU puisque le collège n’est pas désigné comme terme des études, mais comme antichambre des voies diversifiées du lycée…) On retrouve ensuite, dans les 18 propositions, presque sous forme d’un copié-collé les éléments du programme du PS tels que formulés dans la charte pour l’égalité réelle, (à moins que ce ne soit l’inverse), ce qui nous incite à penser qu’il s’agit, avec cet appel largement signé par l’ensemble des partenaires du monde éducatif, d’une sorte de synthèse des travaux menés depuis le début de la décennie par ces associations. Remarque non-subsidiaire : de nombreux maires Verts et communistes (N. Mamère ;N. Voynet ;P. Jarry ;D. Paillard… ) sont signataires de cet appel au coté de maires socialistes (M. Aubry ; JP. Delanoë ; F. Rebsamen… les plus nombreux) ; de même que la presque totalité des syndicats (dont la FSU). Son objectif : lancer un débat national sur l’éducation en profitant des présidentielles de 2012.
  • Enfin, on n’oubliera pas de classer dans cette nébuleuse d’importantes associations pédagogiques (CRAPS, ICEM… ) sur lesquelles nous ne développerons pas car elles sont bien connues. On relèvera seulement que, tout en menant un travail réel et souvent intéressant de réflexion sur les questions pédagogiques, elles s’inscrivent quasi-systématiquement en soutien aux multiples initiatives locales visant à expérimenter des dispositifs et/ou pédagogies se voulant « innovantes » le plus souvent issues des associations ou personnalités de ce réseau.

Cerise sur le gâteau ( ?) : Certains se sont sans doute rendu compte qu’une dimension essentielle était absente de la réflexion et des propositions avancées, la notion de « socle commun » et l’accent mis sur les « compétences » ayant du mal à résumer la dimension culturelle de l’école. Du coup, plusieurs associations parmi lesquelles un bon nombre de celles citées ci dessus [11] organisaient le 29 et 30 janvier 2011 à Grenoble des « États Généraux du Renouveau » sur le thème : « Éducation, culture : pour un nouvel élan démocratique ». La question posée était : Comment, à l’heure des nouveaux enjeux de la condition humaine, de la mondialisation de la culture et du vivre ensemble, contribuer à mieux faire progresser la démocratie par le travail de la culture et de l’éducation ? 8 forums de propositions portées par des associations, des collectifs et des fondations étaient organisés, parmi lesquels on trouvait : Pour un projet éducatif alternatif ; Culture et Éducation : il faut mener la bataille de l’imaginaire ; La fabrique des meilleurs ou l’École pour tous : il faut choisir ; Pour une politique de la petite enfance … Sous réserve de plus d’informations, le lien entre éducation et culture semble donc ici clairement établi et de nature à réconforter ceux pour qui la mission de l’éducation nationale ne saurait être exclusivement tournée vers des objectifs purement utilitaires. Parmi les propositions avancées, on en remarquera particulièrement une, qui nous paraît emblématique du cours choisi : comme par hasard, c’est Éric Favey, secrétaire général de la Ligue de l’Enseignement et principal animateur de toute « l’opération reconstruction » [12] engagée depuis le début de la décennie 2000 qui l’énonce en tant que rapporteur des débats sur l’ensemble des 8 ateliers : « Afin de trouver les marges de manœuvre et les leviers indispensables pour mettre en œuvre de telles propositions et passer aux actes, il est urgent de mettre un terme au schisme culturel de 1959 qui a séparé dans les contenus et dans l’organisation, une politique des arts et du patrimoine, une politique scolaire et une politique de la jeunesse et de la vie associative ». L’affaire est d’une importance considérable et justifiait sans doute à elle seule l’organisation de ce colloque, comme le prouve la qualité de ses participants d’origine politique, car pour atteindre cet objectif, il faut rompre aussi bien avec le concept traditionnel de ministère de l’éducation nationale que celui de « ministère de la culture » pour en faire un grand ministère de l’éducation et de la culture démocratique dans un mode d’organisation largement décentralisé. Un grand ministère de l’éducation populaire [13] en somme…

3. Vers le nouveau projet éducatif socialiste

Bruno Julliard, ex-secrétaire général de l’UNEF en 2008 et devenu depuis secrétaire national du PS à l’éducation était chargé de faire les synthèses nécessaires pour proposer une nouvelle ligne politique et un programme au parti en matière d’éducation dans la perspective des élections présidentielles de 2012. Le résultat est maintenant connu, et s’inscrit dans le cadre du « projet pour l’égalité réelle », pièce essentielle du programme du PS en cours d’élaboration [14].

1. Les principales réformes proposées : une synthèse destinée à réconcilier le parti avec sa base électorale dans le milieu enseignant.

Quelques exemples [15] :

    • Pour un « service public de la petite enfance de 0 à 6 ans » … et« rendre la scolarité obligatoire dès 4 ans ». Entre 2 et 4 ans, les parents auront le choix entre l’école maternelle (redevenant possible dès 2 ans) et l’accueil dans la nouvelle structure.
    • Adapter l’école aux besoins des élèves : « …s’assurer de l’acquisition par chacun du socle de connaissances et de compétences utiles à tout citoyen à la fin de la scolarité obligatoire… instaurer la semaine de 5 jours éducatifs…l’accompagnement du travail personnel intégré au temps éducatif… développer les pédagogies du projet et du détour…confier aux établissements et leurs équipes pédagogiques , en autonomie, une part importante de leur dotation en heures d’enseignement… », etc.
    • L’école primaire, une priorité absolue : … « c’est là qu’il faut concentrer les moyens…pour améliorer l’acquisition des compétences fondamentales… ».
    • Le collège : garantir la continuité avec l’école primaire : « … dernier lieu éducatif traversé par l’ensemble d’une classe d’âge. Nous proposons la participation d’enseignants du primaire au collège et réciproquement dans le cadre de projets communs ».
    • Le lycée de toutes les réussites : pour un droit à la formation jusqu’à 18 ans, avec « 2 objectifs : atteindre enfin 80% d’une classe d’âge diplômée du baccalauréat et qualifier 100% d’une classe d’âge » et« Permettre à 50% d’une génération d’être diplômée de l’enseignement supérieur ».
    • Donner vraiment plus aux écoles et établissements scolaires qui en ont besoin. « sortir du saupoudrage et mettre en place une différenciation de la dotation non par dispositifs mais par établissement, en fonction des catégories sociales et scolaires des jeunes accueillis […], nous fixons l’objectif de 15 élèves maximum par enseignant dans ces établissement ».
    • Ouvrir l’école sur son environnement : la co-éducation.« Permettre à l’ensemble de la communauté éducative de réinvestir le champ éducatif. Les projets éducatifs locaux, contractualisés… ».

2. Des « oublis » ou des impasses ?

Le bilan de situation de l’école actuelle semble assez pertinent, et les propositions sont manifestement le fruit de la réflexion engrangée par l’ensemble de la mouvance des associations pédagogiques et d’éducation populaire. Mais on ne trouvera – dans ce document de référence par ailleurs fort détaillé sur certaines questions – aucune trace d’analyse des raisons de la crise actuelle autre que la politique Sarkozy de suppression de moyens humains (les postes) et le démantèlement des dispositifs de lutte contre l’échec scolaire mis en place antérieurement (les RASED ; les ZEP… ) ou la Formation des maitres (IUFM). Or les problèmes sont bien antérieurs à l’arrivée de N. Sarkozy au pouvoir…

Trois exemples :

    • L’impasse est faite, en particulier, sur l’origine des difficultés des jeunes des milieux populaires dans les apprentissages fondamentaux dès le CE1[D’où sans doute l’organisation d’un colloque les 2-3 avril 2011 à St Denis (auquel sont invités de nombreux chercheurs tels que Chauveau, Baudelot, Bautier, Bonnery, Ouzoulias… et H. Zoughebi, responsable PCF des lycées au CR. IDF… ).]. Or des recherches menées ces dernières années, notamment par J.-P.Terrail [16] sur cette question décisive montrent que tous les enfants qui arrivent à l’école en sachant parler disposent des outils intellectuels largement suffisants pour leur permettre d’accomplir un parcours scolaire réussi au-delà même du lycée. À condition, naturellement, que l’école sache les exploiter, et qu’elle n’évalue que ce qu’elle enseigne. D’où la question aujourd’hui décisive pour tout projet de démocratisation réelle du système éducatif : Que faut-il changer dans la forme et le contenu des apprentissages dès l’école maternelle pour qu’ils réussissent tous ? Comment un projet politique se voulant une pièce centrale dans la lutte politique globale « pour l’égalité » peut-il à la fois afficher une telle ambition et oublier de traiter le cœur du sujet ?
    • À propos du lycée : si le projet note très justement que « le cloisonnement et la hiérarchisation des différentes voies de formation tendent aujourd’hui à aggraver la sélection par l’échec », on ne trouvera aucune analyse des causes de cette situation : Quelles transformations faudrait-il mettre en œuvre pour que le choix d’une orientation ne soit pas le fruit d’une sélection, et surtout pas par l’échec ? Du coup, les mesures préconisées pour décloisonner et dé-hierarchiser les voies de formation semblent bien déconnectées des réalités de terrain… et la volonté d’ « affirmer la voie professionnelle comme une voie de réussite à part entière » risque bien de rester du domaine du vœu pieux.
    • Enfin, à la charnière des enseignements scolaires et des études supérieures, si l’on excepte le projet « d’intégration des classes prépa et des grandes écoles dans le système universitaire », ainsi que la volonté de « recruter des enseignants-chercheurs supplémentaires », pas grand chose n’est dit sur l’université : pas de remise en cause de la loi LRU ni de la réforme Pécresse qui a pourtant provoqué d’importantes luttes au cours de l’année 2009-2010 [17], mais également absence totale de réflexion sur l’échec massif en premier cycle des jeunes qui, baccalauréat en poche, accèdent à l’université…

3. Les convergences avec le programme de l’UMP

Sur quelques grands principes, elles paraissent évidentes : le socle commun, l’autonomie des établissements, l’organisation générale du système en deux grandes parties : l’école du socle commun ( continuité école-collège) d’une part, la poursuite d’études en voies différenciées, (courtes ou longues sur le modèle actuel inchangé) en améliorant la continuité Lycée –Universités d’autre part…
On remarquera que, pour l’essentiel,- hormis peut être celle de la formation des maîtres – les réformes réalisées par les ministres Darcos et Chatel ne sont pas remises en cause. C’est que sur le fond, les convergences idéologiques et politiques réalisées à l’échelle européenne sont essentielles : La politique dite de construction de « l’économie de la connaissance » dans le contexte de l’économie néo-libérale fait consensus entre la « gauche » et la droite et a donné naissance à l’« agenda de Lisbonne » en matière éducative, adopté, rappelons le, à l’unanimité des représentants des gouvernements européens (à l’époque, en France, le gouvernement dit de la « gauche plurielle » sous la direction de Lionel Jospin).

En guise de conclusion.

À la lecture du programme du PS, le « projet éducatif global » que la Ligue de l’enseignement appelait de ses vœux en 2005 semble en voie de réalisation, du moins en théorie. Il prévoit de donner un rôle important aux associations d’éducation populaire, complémentaire au service public d’éducation, pour développer toute sorte de projets en collaboration étroite avec les personnels d’une part, les institutions culturelles et les collectivités territoriales d’autre part. S’il est mis en œuvre, l’éducation globale des jeunes en sera sans doute considérablement améliorée. Mais il n’est pas sûr pour autant que la réussite scolaire de tous les élèves soit au rendez vous.

José Tovar

Le 30/03/2011


[1] C. Allègre, ministre de l’Éducation, de la Recherche et de la Technologie de 1997 à 2000 dans le gouvernement Jospin sera contraint de démissionner en mars 2000 suite à la multiplication des conflits et manifestations provoqués par sa politique en matière d’éducation nationale.

[2] À la lecture du décret du 11 juillet 2006 qui précise le contenu du socle commun, on ne peut qu’être frappé par l’accent mis dès le début du texte sur la contribution des travaux des organisations internationales. La définition du socle s’inspire en effet directement de la proposition de recommandation du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne en matière de « compétences-clés pour l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie ». (Proposition de recommandation du Parlement européen et du Conseil sur les compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie (présentée par la commission), 10 novembre 2005. Ce texte est une conséquence directe de la stratégie de Lisbonne.)

[3] À ce titre, il est l’auteur du rapport « Idées directrices pour les programmes de collège » (1994) qui fait d’un socle commun articulé autour de quatre principes (hiérarchiser, alléger, harmoniser, clarifier les savoirs scolaires) la clef de voûte d’un projet de réforme pour l’école moyenne.

[4] Communication pour le congrès 2009 de l’AFS sur le thème « Sociologie de l’éducation et de la formation »

[5] Débats qui avaient été initiés publiquement par le rapport Bourdieu-Gros du collège de France en 1985

[6] « …coalition qui va œuvrer pour imposer le socle comme la clef de voûte et le vecteur d’un projet de réorganisation en profondeur de la scolarité obligatoire. Rassemblant enseignants, syndicalistes, chercheurs, chefs d’établissements, parents d’élèves, militants d’associations ou de mouvements pédagogiques, cette coalition plonge ses racines dans la période où Claude Allègre était ministre. Ce groupe était composé de mouvements pédagogiques (Ceméa, Crap-Cahiers pédagogiques, Éducation et Devenir, Francas, Ligue française de l’enseignement et de l’éducation permanente, Réseaux d’Échanges Réciproques de Savoirs, OCCE) , des deux plus grandes fédérations de parents d’élèves (la FCPE et la PEEP) mais aussi du SGEN-CFDT et du SE-UNSA ».(communication citée)

[7] Cf. rapport Grosperrin et rapport du HCE

[8] Rapport présenté au sénat sur le projet de loi d’orientation pour l’avenir de l’école en mars 2005 par J. C. CARLE au nom de la commission des affaires culturelles.

[9] Le rapport du HCE préconise explicitement la mise en œuvre effective du « socle commun » comme programme de l’école obligatoire de l’entrée au CP jusqu’à la sortie en fin de la classe de 3ème. , en regroupant les écoles et le collège d’un même territoire dans une « continuité éducative » : « Le primaire et le collège ont logiquement vocation à constituer un ensemble : l’école du socle commun, d’une durée de neuf ans… unité de la scolarité obligatoire unifiée ».

[10] Lettre du collectif « École : Changer de Cap », décembre 2010.

[11] Sans surprise, on y trouve notamment Changer de Cap ; la Ligue de l’Enseignement ; l’Auto-École ; L’association Éducation et Devenir ; le Réseau des villes Éducatrices ; les Francas, mais aussi les Fondations J. Jaurès et En temps Réel, ainsi que Terra Nova, « think-tank du PS, et la FNCC (Fedération Nationale des Collectivités pour la Culture … Parmi les personnalités intervenantes, on notait la présence de F. Dubet ; de D. Bloch ( ancien recteur) ; deM. Aubinais, (ATD Quart monde) ,d’ Olivier Poivre d’Arvor, Directeur de France Culture, ainsi que de Francis Parny, vice-président du Conseil Régional d’Ile de France, secrétaire aux relations extérieures du PCF, et de L. Fabius, député PS.

[12] La caractérisation est de moi, J. T.

[13] Petit rappel historique : En 1944 naît au sein du premier ministère de l’Éducation Nationale une « direction de l’éducation populaire et des mouvements de jeunesse » ainsi que, parallèlement une « direction des arts et lettres ». En 1959, De Gaulle, président de la toute nouvelle Vème république crée pour son ami A. Malraux et pour la première fois en France un ministère des affaires culturelles. On y regroupe le cinéma, (provenant du ministère de l’industrie), les Arts et Lettres et l’éducation populaire provenant de l’éducation nationale. La nouvelle politique impulsée par ce nouveau ministère donnera naissance, notamment, à de nombreuses Maisons de la Culture à travers la France. Mais la tendance à l’élitisme culturel fera son œuvre au fil des ans pour aboutir à un ministère de la culture séparé d’un ministère de la jeunesse et des sports auquel sera rattachée l’éducation populaire perdant du coup tout lien organique tant avec la culture qu’avec l’éducation nationale. Cette question très institutionnelle explique les dérives constatées ensuite de nombre d’associations d’éducation populaire vers l’animation socio-culturelle ou la formation continue des adultes, malgré l’obstination de quelques grandes associations historiques comme la Ligue de l’enseignement à sauvegarder son identité originelle en développant, de concert avec le syndicalisme enseignant de la FEN des activités de caractère éducatif dans un cadre péri-scolaire. C’est cette évolution que le projet Éric Favey remet en cause dans une adresse à peine dissimulée au Parti socialiste au moment où celui ci réfléchit à son programme politique pour le cas d’un retour aux affaires dès 2012.

[14] Il devait être achevé et rendu public en avril 2011.

[15] Nous ne citons ici que quelques têtes de chapitre de ce programme. Pour une analyse plus complète et détaillée, voir notre note de lecture : « Vous avez dit rupture ? À propos du projet du PS pour l’Éducation »

[17] Approuvée par Julliard lors de son dernier mandat à la tête de l’UNEF…